Un Jesuite à tout faire: Le Père de Sury d'Aspremont.

Premier contact


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Les protagonistes


Je suis rentré comme pensionnaire à Saint Clément en octobre 1949. Un Père, j'ai appris par la suite que c'était le Père de Sury, ma dit de déposer ma valise au pieds de l'escalier, là ou se trouve actuellement l'ascenseur qui vous mène à la salle où avaient lieu les AG des anciens. Le Père de Sury avait installé un système de cordes et poulies avec laquelle il amenait malles et valises vers les vestiaires et les dortoirs respectifs.

Le charbon

Ce matin-là, nous étions en récréation, vous vous souvenez, cette courte récréation digestive insérée entre la fin du petit déjeuner et le début des cours.

Des gros camions gris ou bleus pleins de charbon entraient dans la cour du Collège. Leurs bennes s'élevaient, se vidaient et le tas de charbon s'agrandissait devant l'escalier du bureau du Père Recteur, c'était le Père Janney. Il fallait beaucoup de charbon pour chauffer tout le collège.

Soudain apparaissait le Père de Sury muni d'une large pelle, un long cache poussière gris masquait son bleu de travail. Il montait là-haut sur le tas et commençait à rentrer le charbon par le soupirail, le soupirail sous l'escalier "de la cloche", ce soupirail fermé par une porte en bois, ce soupirail qui menait aux entrailles du collège: la chaufferie.

Nous rentrions en étude pour revoir les leçons et attendre l'arrivée des externes: ils arrivaient au compte-goutte. Les professeurs venaient ensuite nous chercher par groupe et nous allions avec eux dans les classes, pour digérer.

Vers dix heures nous descendions dans la cour pour visiter les toilettes, les "chiottes" comme nous disions alors. Le tas de charbon avait fortement diminué. A midi, lors de la récréation précédant le déjeuner, non seulement il n'y avait plus tas du tout, mais l'allée était balayée. Le Père de Sury, en soutane, arpentait l'allée des Pères en lisant calmement son bréviaire.

Il fallait chauffer le Collège. Le chauffage central était à vapeur, ce qui permettait, grâce à un système de vannes de chauffer de manière séquentielle les endroits où nous étions et le temps pendant lequel nous y restions. Le Matin tôt, Le Père de Sury actionnait la vanne des dortoirs, puis celle des lavabos, celle des réfectoires, celle des études et des classes ... Cela faisait parfois "tousser" radiateurs et tuyaux. Quand il y avait une fuite, c'était souvent spectaculaire: on voyait et on entendait la vapeur qui sortait ... Vite alors on appelait le Père de Sury qui arrivait en souriant.

Les douches.

Le samedi, pendant l'étude de cinq heures, nous allions aux douches. Le local des douches se trouvait au rez de chaussée du Coëtlosquet, en face du local de la chorale. Il y avait une salle de déshabillage qui communiquait avec la salle de douche.

Entre les deux salle, il y avait un petit réduit pleins de vannes et de tutaux, dans lequel officiait le Père de Sury.

Pour aller au douches, nous avions, enroulés dans une serviette, une boîte à savon, un gant de toilette et un slip de bain.

Sur le plancher de la salle de déshabillage, il y avait des clairvoies qui nous permettaient de rester relativement au sec. Nous nous déshabillions rapidement pour nous rendre, boîte à savon en main et en maillot de bain, dans la salle de douches proprement dite.

La salle des douches était une pièce entièrement cimentée. Au plafond on voyait des tuyaux munis de pommeaux. Quand nous étions sous notre pommeau, le Père de Sury ouvrait les vannes pour nous mouiller. l'eau était chaude. Il fermait les vannes et nous nous lavions. Il faisait des remarques amusantes à ceux qui ne se lavaient pas à fond. Ensuite, Ils rouvrait ses vannes pour nous rincer. Une fois propres, nous devions rentrer rapidement dans la salle de rhabillage sinon nous recevions une douche glacée ...

Nous remettions nos vêtements et rentrions en étude, en croisant le groupe suivant qui se dirigeait déjà vers les douches. Ainsi le Père de Sury permettait à environs cinq cents étudiants de se laver chaque semaine à fond. On voyait que le Père de Sury était un ancien militaire, qu'il avait été formé à Saint Cyr ...

On a démoli le Coëtlosquet depuis. On a aussi "perdu" les admirables grilles qui le décoraient. Il y a maintenant une rue là où il trouvait ce bel immeuble.

Les "chiottes".

Il y avait quatre groupes de toilettes, un groupe par cour de récréation. Chaque groupe comprenait quatre urinoirs avec porte "Far west" et quatre WC "à pédales", le bas des portes des WC permettait de voir les chaussures et de savoir si le WC était occupé. C'était à la fois simple, pratique et discret.

II fallait nettoyer les toilettes chaque jour.

Pour cela on faisait aussi appel au Père de Sury. Il avait un grand tuyau avec lequel il nettoyait consciencieusement des endroits qui étaient souvent très malpropres.

Il y avait aussi un système de nettoyage automatique des WC à pédales: de l'eau était projetée devant et sur les côtés des "pédales" par un pommeau "ad hoc". L'essentiel était de ne pas être accroupis quand le nettoyage automatique commençait. Heureusement, il y avait des gargouillis prémonitoires et les habitués se retiraient à temps.

Au début, quand je sortais du WC, je me lavais les mains. Mais un jour, on s'est moqué de moi en disant que j'avais sans doute percé de papier. Celui qui n'avait pas de papier devait d'abord aller en acheter à la questure ...

Il y avait aussi des fosses septiques. Un jour il a fallu en déboucher une. Profitant de l'occasion, le professeur de Chimie, Monsieur Cuny nous a décrit l'acide sulfhydrique et les intoxications des vidangeurs (éboueurs) qui travaillent dans les fosses des casernes de l'armée française (comme le Père de Sury, Monsieur Cuny était un ancien militaire).

Quand il faisait trop chaud, Le Père de Sury arrosait les cours de récréation pour éviter l'excès de poussière quand nous jouions. Parfois le Père de Sury se faisait facétieux et nous rafraîchissait !

L'atelier

Il y avait aussi un atelier avec deux ouvriers. Le Père de Sury était leur patron. Avec la Juva, il allait en ville chercher les pièces qu'il fallait remplacer. Il soudait le matériel métallique que nous avions abîmé. Il réparait parfois la Juva et les vélos des autres Pères. Les pères roulaient à vélo: les vieux Pères avaient des vélos de curé typiques (typique veut dire avec filet pour que les soutanes ne s'enroulent pas), les plus jeunes des vélos "comme tout le monde".

Vous souvenez-vous du Père Corset qui, droit comme un i, traversait les cours en vélo de curé ?

Seul le Père de Sury utilisait la Juva. N'allez pas voir là un quelconque manquement aux règles de la pauvreté ignacienne. La Juva était une occasion très bon marché et rafistolée. Elle tombait souvent en panne, et seul le Père de Sury savait détecter et réparer les pannes. Nous disions que la Juva n'avait pas de fond et pas de freins: pour freiner, le Père de Sury posait ses pieds sur la route. On a même dit que c'était une voiture à pédales ! Que ne dit-on pas ?

Le Secrétariat du collège et les cours de math.

Au premier étage, il y avait la salle des professeurs. C'était une salle où chaque professeur avait un casier. Il y trouvait nos devoirs et les notes du Père Préfet.

Mais il y avait aussi les outils bureautiques du Père de Sury, notamment la Ronéo et le Massicot (une sorte de guillotine pour couper le papier et les doigts). Le père de Sury ronéotypait tous les stencils du collège. Il avait aussi une machine électrique pour dessiner sur les stencils. J'étais un grand utilisateur de cette machine. C'est là que s'imprimaient les revues "divisionnaires" et que se dessinaient les BDs qui les illustraient. C'est à cette époque que j'ai publié "Cordon, prof de seconde". Cordon était aussi "la vache qui fait meuh meuh: il était très sympathique lui aussi.

En nettoyant les WC, le Père de Sury imagina "les degrés de mathématiques". Le collège préparait aux grandes écoles et les Jésuites voulaient que nous soyons très forts en math. Chaque lundi nous avions un problème de math à résoudre. Ceux qui ne réussissaient pas recevait un problème semblable chaque jours de la semaine jusqu'au moment où il pouvait le réussir.

La correction de ces "degré" était aussi réalisée par le Père de Sury. J'ai oublié de vous dire que le Père de Sury était aussi prof de math !

Le Père Ministre

Le soir il travaillait encore dans sa chambre comme Père Ministre. Un jour j'étais chez lui quand entra le Père Charvet. Il désirait une paire de lacets noirs. Avec le sourire, le Père de Sury lui en a donné une. Il allait encore visiter les professeurs retraités. Un jour il revint de Montignies, il avait été chez le vieux professeur de math Jules Settlen, celui qui disait "Quand on change de pays on change de drapeau ..."

Le Père de Sury était un grand timide, il parlait fort peu, il s'amusait parfois ... Mais et c'est important, il nous enseignait par la pratique ce qu'était une vie au service des autres ...