Les écoles



L'école des Soeurs de Notre-Dame



Le 10 mai 1940, lorsque les allemands sont arrivés à Arlon, les hommes valides combattaient au front ou était déjà séquestrés dans les camps de prisonniers en Allemagne. Le front se déplaçait très rapidement. Tous ceux qui étaient encore libres se retrouvèrent rapidement, en congé forcé dans les camps de prisonniers eux aussi. Il ne restait plus à Arlon que les femmes, les enfants, les hommes trop vieux ou inaptes et les nouveaux venus de l'armée allemande.

Les soldats belges prisonniers avaient entre 19 et 30 ans. Leurs épouses avaient des enfants et beaucoup étaient enceintes.

La main d'oeuvre était en Allemagne. Il n' y avait plus d'ouvriers, les usines et les chantiers étaient clos. Dans les fermes, les femmes faisaient tout y compris la récolte. Les femmes étaient sans argent, abandonnées dans un pays désorganisé. Vous devinez sûrement les propos qu'échangeaient nos pères prisonniers quand ils parlaient de nos chers ministres qui s'étaient enfuis courageusement en Grande Bretagne, laissant les hommes dans les camps allemands et les femmes seules au pays. Le Roi ne s'était pas enfui et c'est en lui que tous plaçaient leurs espoirs.

Et les grand parents, que faisait-ils ? Les "vieux" ne pouvaient pas tout faire... A cette époque, les familles des "vieux" étaient très nombreuses, beaucoup de fils étaient en Allemagne. Les "vieux devaient donc être à plusieurs endroits à la fois. De plus, les vieux devaient travailler pour vivre eux aussi ...

Ma mère décida donc de nous placer ma soeur et moi à l'école gardienne chez les Soeurs de Notre Dame, rue Joseph Netzer. Ainsi elle pouvait travailler dans son magasin.

Les Soeurs s'occupèrent bien de nous. Nous recevions quotidiennement une cuillère à soupe d'huile de foie de morue. C'était dégueulasse, mais plein de vitamine D. Je ne me souviens que d'une Soeur, "la" Soeur Jeanne. Une gentille soeur qui gagnait son ciel en s'occupant de moi.

Comme j'étais un sale gosse, l'institutrice me confectionnait force bonnets d'âne et me mettait dans le coin coiffé de ces bonnets. Dès qu'elle tournait le dos, je me retournais et chahutait à qui mieux mieux en faisant rire les autres. J'étais vraiment un sale gamin ! Nous faisions du tissage, du piquage... et d'autres jeux très éducatifs. On nous a même appris l'alphabet. Ainsi j'avais appris que le son o pouvait s'écrire o ou au: ce n'était pas encore le prix Nobel, mais c'était dj la bonnedirection !

Pour écrire nous avions des ardoises sur lesquelles nous écrivions avec des "touches". Il y avait des ardoises en carton et d'autres en schiste. Celles en schiste se fendaient quand elles tombait au sol, elles avaient aussi un encadrement en bois avec un trou. Le trou recevait la ficelle qui retenait l'éponge qui servait à effacer textes et dessins.


001.jpg

Figure 001: L'école des soeurs:
La flèche rouge indique l'entrée de la classe gardienne à l'époque.


L'école était luxueuse avec des couloirs en marbre couleur acajou. Il y avait un couloir à colonnades de marbre qui menait à la chapelle. Tout cela a disparu, même la chapelle. Un jour que l'institutrice m'avait refusé d'aller aux toilettes, j'ai "pissé" sur une de ces belles colonnes en marbre. La "demoiselle" était très fâchée. Pour me punir elle m'envoya chez la Mère Supérieure. Non seulement je ne fus pas puni, mais la Mère Supérieure fut très gentille avec moi et sermonna l'institutrice qui m'avait refusé l'accès aux toilettes. Na !

C'était une école de filles, de grandes filles. On les punissait parce qu'elle portaient des "socquettes blanches" au lieu des "bas sports blancs" réglementaires. Elles portaient un uniforme: jupe bleue marine, chemise blanche, bas sports blancs et chaussures vernies noires. Nous partagions leur cour de récréation. On leur interdisait de jouer à saute mouton: elle risquaient paraît-il de perdre leurs cheveux. Je dois dire que c'était vrai ! Elles les perdaient ! Laissez-moi ajouter que c'est la seule fois où j'ai vu des filles jouer à un jeu violent !

Le siège de la congrégation des Soeurs de Notre Dame était à Namur. Ici à on se contentait de prier la bienheureuse Mère Julie Billard qui a fondé l'Ordre (Billard s'écrivait peut-être autrement, mais mes prières étaient orales, un mode de communication qui fait fi de l'orthographe).

Un jour, l'institutrice nous présenta deux petits nouveaux, Berthe et Henri Bosseler. Ils pleuraient. Pour les mettre à l'aise, la "demoiselle" leur a demandé s'ils ne connaissaient pas l'une ou l'autre chanson. Ils ont de suite entonné la Brabançonne (l'Hymne National Belge).

Le pays était occupé par les verts, mais la "demoiselle" nous a quand même expliqué ce qu'était la Brabançonne, le drapeau belge, la résistance et tout et tout. J'ai raconté cela le soir à ma mère qui semblait horrifiée (les collabos mettaient aussi leur gosses à l'école des Soeurs). Comme elle était amie de Madame Bosseler, ma mère lui a raconté l'histoire. A cette époque, le père de Berthe et Henri était aussi prisonnier en Allemagne. Le 25 août 1944, il a été à nouveau arrêté. Déporté au camp de Neuengamme. Il n'en est pas revenu.

A Arlon il y avait deux sortes de soeurs, celles de Notre Dame et les Schwestern. Les Schwestern tenaient l'hospice et l'hôpital. En gros, le mot "Soeurs" étaient réservé aux religieuses qui n'étaient pas de chez nous. Les Schwestern venaient de Capellen au Grand Duché et parlait un patois voisin du nôtre: elles étaient plus proche de la population du Haut de la Ville. La Soeur des malades était une "Schwester".

Après le jardin d'Enfants, on me mis à l'école des grands: chez les Frères Maristes. On m'a aussi mis chez les enfants de choeur, les tout jeunes, ceux qui portaient les lampions dans les processions. C'était encore l'époque du doyen Knepper.



L'école des Frères Maristes


L'Institut des Frères Maristes (ISMA) se trouve dans le bas de la rue des Faubourgs (rue de Bastogne), à droite, à partir du coin de la rue Nicolas Berger (ou rue des Morts). Il était constitué de plusieurs bâtiments. Ceux-ci s'étendaient vers le Nord et l'est, vers la rue des deux Luxembourgs. C'était une grande école. Il y avait des humanité modernes, une école Normale et une école primaire. L'école primaire était une école d'application pour l'école normale. C'était donc une école primaire de très haut niveau.

Avant d'aller à l'école des Frères, ma mère m'amena dans une boutique de la rue de la Grand Place pour acheter une toque. Les élèves de l'enseignement catholique portaient en effet une toque en imitation astrakan, avec un ruban aux couleurs nationales, alors qu'il y avait des boches partout. Les petits frères avaient tous les trucs pour narguer les boches. Personne ne le savait, mais les petit Frères faisait de la résistance.

Gosses nous nous y rendions à l'école en descendant "la rue des morts". On descendait en glissant sur nos cartables quand il y avait du verglas ou quand la neige était un peu tassée. A cette époque, c'était une rue assez campagnarde, il n'y avait pas encore de maisons. L'école était là bas dans le fond.

Les boches n'utilisaient pas cette rue et nous allions donc à l'école en toute sérénité.

La plupart des parents n'avaient pas de voiture. Ceux qui en avaient n'avaient pas d'essence. A cette époque les parents ne nous conduisaient pas à l'école. 
 Nous allions donc à l'école à pied, en groupe avec les copains. Je descendais avec Ivan Claude et Michel Deviller. La maman d'Ivan tenait une épicerie sur la grand Place (là où il ya une droguerie sur la photo qui suit, son Papa était facteur. Son oncle habitait Barnich et nous l'aurions comme instituteur en cinquième primaire. Le Papa de Michel Deviller était cordonnier entre ce qui est devenu maintenant le restaurant Knopes et la maison d'Ivan.

Un jour ma petite soeur fit la varicelle. Les parents d'Ivan lui interdirent d'aller encore avec moi à l'école. Il était obéissant et m'attendait à la place Didier me suppliant de lui communiquer le virus pour que nous ayons congé comme ma petite soeur. Nous fûmes épargnés: c'est sans doute Notre Dame d'Arlon qui nous protégea !


002.jpg

Figure 002: La Grand Place

L'électricité et les drapeaux en bernes permettent de supposer que la photo fut prises lors de la mort d'Albert Premier ou de la Reine Astrid: on devrait dater les cartes! Ivan habitait à ce qui était la droguerie. Il n'y a pas de carte montrant la maison de Michel. Les magasins de leurs parents ont disparu. On voit par contre la papeterie Walravens, la sixième maison à gauche, à partir de la publicité pour OXO. Les "stores" protégeaient et la marchandise scolaire et les passants qui admiraient les vitrines. Ça fait un peu vide sans auto ... non !


Au bas de la rue des morts, à droite, une épaisse porte coulissante donnait accès à la cour de récréation des primaires. A gauche de la cour il y avait le bâtiment qui comportait les classes. En face, il y avait un préau qui nous abritait les jours de pluie ou de neige. Sous le préau il y avait aussi "chiottes et pissotières". On jouait "à gendarmes-voleurs".

Le matin nous arrivions à huit heures. Les instituteurs étaient déjà en classe. Ils préparaient leur cours. Ils préparaient aussi l'encre, mélangeant de la poudre bleue à l'eau et la versaient dans les encriers en porcelaine blanche. Nous écrivions avec des plumes "Ballons" dans des cahiers "le Semeur". Pour écrire proprement j'avais aussi un buvard rose. J'étais un élève "appliqué", comme on disait alors. A cette époque nous avions des livres. Nous n'achetions pas les livres, ils étaient prêtés par l'école. L'enseignement était réèllement gratuits. La seule chose que devait faire les parents, était de couvrir les livres. Nous achetions papier à couvrir et étiquettes chez Walravens, un copain et l'imprimeur de mon père.

Ceux qui venaient de loin amenaient des bidons remplis de café au lait sucré. Ils les plaçaient sur un chariot qu'un frère amenait à la cuisine pour pouvoir les chauffer pour le repas de midi. Nous restions dans la cour de récréation surveillés par le vieux frère Louis. Celui-ci veillait à ce que nous ayons tous mangé avant d'entrer en classe. C'était la guerre, et tous n'avaient pas manger à la maison, le vieux frère venait avec des tartines ... il savait à qui les donner.

Il y avait des wallons, les fils des fermiers wallons en périphérie de l'Arelerland. Ils se levaient tôt pour venir à Arlon en bus, en train ou en tram et ils dormaient souvent en classe. Monsieur Claude disait qu'il ne fallait pas réveiller ces "Sénateurs". Je pense qu'on les faisait bosser à la ferme avant et après l'école. Les arlonais étaient frais parce qu'ils n'avaient qu'un petit trajet à effectuer et qu'on leur foutait la paix à la maison ...

A midi et à quatre heure et demi, nous formions des rangs. Chaque rang était surveillé par un instituteurs. Le rang nous ramenait en ville près de nos maisons. Les instituteurs de cette époque étaient très dévoués et aimaient leur métier. Le soir, ils corrigeaient nos devoirs. Ils méritaient le peu de vacances qu'ils avaient. N'oublions pas qu'à cette époque nous allions en classe toute la journée du samedi et qu'il fallait corriger nos devoirs; chaque jour !

Nous remontions la rue des Faubourgs, en rang de deux, marchant sur le trottoir de gauche. En cours de route, certains quittaient les rangs pour rentrer chez eux. Je quittais tout en haut de la rue, au croisement de la rue des Faubourg et de la rue de Diekirch. Le rang se disloquait au niveau de l'Hôtel de Nord. Du temps de l'occupation, il y avait beaucoup de soldats allemands dans les casernes de la ville. Certains descendaient la rue des Faubourg sur l'autre trottoi, à midi pour aller bouffer dans la grande salle à côté du cinéma Cameo. Ils avançaient quatre par quatre, au pas et en chantant "aille hi aille ho..." Ils portaient des bottes et étaient armés. Ils portaient la carabine sur l'épaule.

Normalement nous aurions eu peur, les allemands n'étaient pas venus en Belgique pour nous cajoler. Mais nous n'avions pas peur. Nous avions l'impression d'être protégés par notre instituteur. Notre rang était "protégé" par Monsieur Simon. Nous pensions qu'aucun allemand n'aurait osé s'attaquer à Monsieur Simon. Nous le respections et les allemands devaient le respecter aussi ! Le matin, il y avait des allemands partout, mais les parents nous laissaient aller seuls à l'école...

C'était la guerre et les frères étaient des résistants. Pas de ceux qui tiraient des coups de feux en l'air quand les allemands étaient loin, mais de ceux qui aidaient les personnes en difficulté.

Je me souviens du jour où les allemands avaient décidé de faire de nous de vrais boches. Ils venaient nous donner des cours d'allemand à l'école. Je faisais volontairement des fautes, et je me rendais compte que derrière l'allemand, le Frère Humilis m'encourageait comme on fait au foot. Un instituteur qui vous encourageait à faire des fautes !

Le Frère Charles, qui enseignait la musique, est venu en classe, disant qu'il ne savait pas quand, mais qu'un jour les Anglais viendraient comme en 14-18 nous libérer. Ils nous disait aussi que les Anglais ne parlaient ni le français, ni l'allemand ni le patois. Aussi nous disait-il "je vais vous apprendre des chants anglais pour que vous puissiez fêter leur arrivée...". Nous étions en 43 et Arlon était une ville de garnison, pleine de boches. Le frère Charles ne savait pas que nous serions libérés par les américains ...

Parmi ces chants, il y avait l'hymne national anglais "Dieu sauve notre roi...", la "brabançonne"(hymne national belge), "It's a long way to Tipperary" , "Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried" et "la Marche des Chasseurs Ardennais". Pour chaque chant, le texte était un mélange d'anglais et de français qui nous permettait de bien mémoriser et au frère Charles de nous expliquer le contenu. Nous ramenions les partitions à la maison. Le papier musique était imprimé chez Fasbender, place Didier. Le petit fils Fasbender, Jacques Ballon était à l'école chez les frères.

Les Frères étaient courageux, il y aurait pu y avoir des fils de collabos parmi les élèves. Il est bon pour l'éducation des enfants de voir des adultes qui n'ont pas peur du danger. En effet, le frère Charles ne donnait pas ses cours de chants dans un coin à quelques initiés, il venait en classe et procédait devant l'instituteur et tous les élèves de la classe: nous chantions ces chants séditieux à haute voix, en ville !

On nous enseignait que nos ancêtres étaient des trévires. Mes ancêtres venaient de Coblence et Heidelberg, c'étaient des Trévires au sens large, très, très large. Je n'osais rien dire, un peu honteux de mes origines exotiques, jusqu'au jour où je me suis rendu compte que tous les belges sont un peu "des mélanges de promenade". Il y a eu Waterloo, mais il y eut l'avant et l'après-Waterloo !

J'ai retenu le nom de tous les instituteurs que j'ai eu. Il y avait dans l'ordre Mr Ledent, le Frère Humilis, Monsieur Belche, Monsieur Claude, Monsieur Cozier et Monsieur Simon.

A Arlon il y avait des processions: procession du Saint Sacrement, Saint Donat, Notre Dame d'Arlon, Notre Dame de Clairefontaine ... Les écoles libres devaient participer aux processions, avec leurs élèves en rang. L'école des Frères avait une fanfare complète, dirigée par l'éternel frère Charles. L'école avec sa fanfare participait aux processions. La fanfare de la ville et de l'armée y participaient aussi; tout le monde sait que le sabre et le goupillon ...