Madame Antoinette

Vous ne savez pas qui est madame Antoinette, elle n'a pas de Buste en bronze, pas de nom de rue ... Elle ne fut ni Bourgmestre ni philanthrope (en tous les cas, elle n'affichait pas sa philanthropie) !

Que ce soit à Arlon ou dans les villages de l'Arelerland, il y avait quelques autos pendant la guerre, mais elles ne roulaient jamais ! Elles n'avaient pas de roues. On trouvait des autos sans roue dans beaucoup de granges à la campagne et de garages en ville. Ces autos étaient posées sur blocs.

A Heinstert, je me souviens d'une "traction" dans la grange d'une ferme. On appelait alors "traction" ou "traction avant" les citroën 11 ou 15 CV, elles étaient le plus souvent de couleur noire. Celle dont je vous parle servait de poulailler: les poules entraient par une vitre brisée à l'avant et pondaient sur les sièges arrières. Les filles du fermier nous montraient l'usage écologique que l'on faisait des voitures à cette époque. Mon père m'expliqua que, pendant la guerre, les gens n'avaient pas beaucoup d'argent: ils pouvaient s'acheter des autos mais sans roues. Les roues me disait-il étaient introuvables. Sa logique me tarabustait un brin ... d'autant plus qu'il y avait des roues d'auto chez nous.

Mon père pensait que je ne raconterai pas à l'école, où il y avait des fils de collabo, que les gens cachaient les roues dans d'autres maisons pour que les allemands ne réquisitionnent pas leurs véhicules (on prenait vraiment les boches pour des cons). Vivement la fin de la guerre que les cons rentrent chez eux ! Chez nous, il n'y avait pas de voitures, mais il y avait des roues, plein de roues ... Les uns avaient des voitures, les autres des roues. Nous faisions partie des autres, mon père n'aimait pas conduire.

Les seuls arlonais qui avaient des voitures avec roues étaient les collaborateurs. Il n'y avait pas d'essence non plus, les autos et les camions roulaient au gazogène ... (et pas au gazugéne comme je pensais alors) Je ne me souviens plus du gazogène sur le camion du "Pesch", c'était le complice de mon père lorsqu'il faisait sa tournée hebdomadaire de fermes en ferme. A cette époque, la Gestapo possédait des Citroëns noires. On avait peur des boches, mais ceux qui fonçaient pour sortir rapidement d'une "traction" nous terrifiaient !/p>

C'est à cette époque que j'ai vu ma première VW (prononcez Faw Vé, et pas vé-oué comme les ménapes). Elle était "camouflée". Elle servait à un officier boche qui logeait à l'Hôtel du Nord. Il s'était fait construire un garage et il sortait sa voiture par un plan incliné qui se trouvait derrière l'Hôtel, à peu près là où il y a maintenant une plaque en souvenir du procureur du roi assassiné (pourquoi ne met-on plus de gerbe sous cette plaque le 25 août, comme jadis).

Madame Antoinette avait aussi une voiture sans roues (les roues de sa voiture étaient chez nous), mais en plus sa voiture était décapotable. Une belle voiture, une voiture comme la voiture verte des soldats de San Théodoros qui poursuivaient Tintin dans "l'Oreille Cassée". Elle n'avait pas de mitrailleuse comme l'auto de ceux qui poursuivaient Tintin.

Avant la guerre Madame Antoinette habitait avenue Godfroid Kurth dans une "sépulture" en pierre. Elle habitait en face de cette maison en style nouveau aux murs couverts de céramique blanche qui appartenait et fut construite par l'architecte Ignace Rodesch. La maison de madame Antoinette avait été réquisitionnée par l'occupant. Chassée de chez elle, elle habitait maintenant, avec son mari, dans le magasin de ses parents, à l'entrée de la Het'chegas, juste à côté du café qui faisait alors le coin, le café d'Ida la Rouge. Sur cette maison (la maison a été profondément modifiée depuis) on lisait Maison Maul-Grauf. Son nom de jeune fille était donc Maul. Mariée, elle ne portait plus son nom de jeune fille. Je n'ai jamais connu son nouveau nom et donc je ne connaîtrais jamais la marque de la voiture en farfouillant dans les archives des contributions. Mais c'était une belle auto !

Son mari était "Monsieur Antoinette" comme nous disions (à Arlon régnait le matriarcat). Monsieur Antoinette était dessinateur au gouvernement provincial; son bureau était quelque part dans l'ancien Palais de Justice. Elle l'appelait "Sultan".

Je ne connaissais pas bien Sultan. Il n'était pas souvent dans le quartier. Mais je savais qu'il plumait et vidait les poulets, ce que ni mon père ni ma mère ni même madame Antoinette ne savaient faire. Il pluma tous les poulets que j'ai mangé. En temps de guerre il y avait naturellement peu de volaille à plumer ! Heureusement, après la guerre, il a continué à plumer.

Madame Antoinette était née dans la Het'chegas. Elle y connaissait tout le monde. Du matin au soir elle était en robe de chambre et portait des bigoudis comme les autres femmes du quartier. Elle avait l'air d'une femme du peuple, mais elle était riche... très riche ! Sultan n'était pas pauvre non plus.

Comme elle était très gentille, on l'aimait beaucoup dans la rue.

Le soir, elle descendait les cinq marches qui menaient de la porte de son magasin à la rue de la Porte Neuve, traversait cette rue et venait bavarder avec ma mère qui était à la fenêtre dans la maison d'en face. J'étais à genoux sur une chaise à côté de ma mère et j'écoutais. Ce sont ces heures d'écoute qui m'ont appris l'arlonais, parce qu'elles parlaient en arlonais (un de ces dialectes !).

Elles "clatchaient" beaucoup (clatcher est un mot arlonais qui veut dire bavarder en médisant). Ainsi, un jour une fille enceinte passa dans la rue. Ma mère dit "elle va bientôt se marier". Dans ma tête d'enfant cela signifiait que la grossesse devait précéder le mariage: cela me paraissait normal, mais en fait, c'était en parfaite contradiction avec ce que l'on m'enseigna par la suite à l'école des frères. Je savais aussi que les épouses ne s'ennuyaient pas quand les maris travaillaient à l'usine. Je savais comment à coup de tournées de quetsche on pouvait dépenser rapidement tout l'argent gagné la semaine en buvant avec les copains au café du coin. Je connaissais les femmes et les maris battus... oui, à Arlon il y avait aussi des maris battus, ceux qui buvaient trop.

Madame Antoinette n'avait pas peur des Allemands. Le soir il y avait couvre-feu. On devait éteindre les lumières (occulter disait-on) et se calfeutrer chez soi pour éviter les bombardements nocturnes des alliés en leur signalant notre présence. Donc au coucher du soleil, On voyait arriver trois soldats allemands là-bas, au bout de la rue de la Porte Neuve. Il y en avait un au milieu et un de chaque côté de la rue. Ils avançaient lentement, la carabine pointée vers le sol. Tous les arlonais rentraient discrètement dans leurs maisons et fermaient leurs portes... sauf Madame Antoinette !

"Tu dois rentrer chez toi, Madame, il vont te tuer" lui dis-je.

"Je resterai ici et je les emmerde me répondit-elle."

On ne pouvait pas dire "emmerde" à l'école, sauf pour les allemands: je ne m'offusquais donc pas.

Quand ils furent à notre niveau, un des allemands, celui du milieu de la rue, lui demanda gentiment et en allemand de rentrer chez elle. Elle le toisa et lui répondit, en allemand:

"Leck mir am Asch" (lèche moi au c.).

Goetz von Berlichingen lui-même ne l'aurait pas dit avec plus de distinction. Pensant qu'elle avait peut-être elle aussi une main de fer, les trois boches s'en allèrent silencieusement (Dans une pièce de Goethe, Goetz, une sorte de capitaine Haddock, était l'homme à la main de fer. Il répétait "Leck mir am Asch").

Je savais que madame Antoinette cachait des résistants recherchés. Un jour, ma mère, qui était enceinte, se trouva mal. Le soir, Madame Antoinette traversa la rue et nous amena le docteur Adrien Origer qui se cachait chez elle. Non seulement elle insultait l'occupant, mais elle cachait des "terrorists", comme disaient les nazis (ce n'est donc pas Busch qui a inventé le terme, il l'a simplement emprunté à ses amis).

Madame Antoinette allait à la Grand-Messe le dimanche quand le doyen Joseph Origer (le frère du docteur) faisait le sermon. Elle appréciait les Origers, je crois que les deux familles s'entendaient bien. C'est le doyen qui lui prêtait les habits religieux qu'elle revêtait pour aller faire Saint Nicolas de maison en maison et porter des jouets aux gosses de la Hetchegas. Sultan, muni d'un "martinet", et le visage noirci avec du bouchon brûlé faisait le "bamboula" Je pense qu'en français on dit le père-fouettard.

Un jour, le 25 août 1944, Elle vint dans notre maison, elle était assise, effondrée. Elle pleurait. Ce jour-là, les nazis avaient assassiné en rue le docteur Jean Hollenfeltz, le procureur du roi André Lucion. Ils avaient arrêtés des dizaines d' arlonais, dont le doyen Origer, un des vicaires, le père de copains (les petits Bosseler) et un Père jésuite. Déportés en Allemagne, la plupart y sont morts. Elle pensait que Hollenfeltz courait vers sa maison quand les allemands l'ont abattu dans la rue des Capucins. Quand ils étaient gosses, ils jouaient ensembles dans la Het'chgas. Les plaques commémoratives nous font oublier que les victimes avaient des conjoints, des enfants et des amis !

Après la guerre, Madame Antoinette et Sultan sont retournés dans leur maison chique de l'avenue Godfroid Kurth... Elle y vécut en bigoudis et robe de chambre comme dans la Het'chegas. Elle ne cherchait pas les décorations... ni les bustes.


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Figure 001: La Maison de madame Antoinette (avenue Godfroid Kurth):
C'était une maison luxueuse, dans un quartier chic du bas de la ville.


Un jour, nous sommes allés "en visite" comme on disait alors. Elle nous reçu en bigoudis...

- "je ne vous amène pas à la cuisine, nous dit-elle, je viens de la nettoyer, vous allez tout salir avec vos sales pieds (sic). Elle avait conservé les belles manières de la Het'chegas ...

- "Allons directement au salon !" Nos pieds n'étaient pas sale, et même s'ils l'avait été, il aurait mieux valu nous amener d'abord dans la cuisine et puis au salon.

Soudain, elle nous dit:

"Allons quand même à la cuisine, à force de vivre dans ce quartier, j'attrape des mauvaises manières. Je me sens mauvaise ménagère ... avec vous je ne dois pas jouer à ce jeu".

La cuisine n'avait pas été cirée, ni même nettoyée. Il y avait de la vaisselle sale partout, et pour qu'il y en ait partout il fallait plusieurs services. Elle nous expliqua qu'elle avait plusieurs services (elle était très riche). Tous les jours elle en utilisait un autre et le samedi matin, avec "Sultan", ils faisait une longue vaisselle. Au gens de l'Avenue, elle disait que sa cuisine était trop propre et elle les emmenait de suite au salon. Dans les autres "sépultures" de l'Avenue, on avait de belles manières. On s'emmerdait, mais aussi, mais "dignement" ...

Le quartier "chic" ne l'avait pas corrompue. Ma mère et elle s'amusèrent comme par le passé.