Kröschtag zu Arel (Noël à Arlon)

a) la messe de minuit

Les Noëls de jadis ne ressemblaient pas à ceux que nous connaissons maintenant: Noël n'était pas une fête commerciale. Il n'y avait ni sapin, ni Père Noël, ni cadeaux.

Le soir nous préparions la crèche familiale avec les parents en écoutant des chants de Noël à la TSF (ou à l'INR, la RTBF d'alors). Ma mère préparait la bûche. Nous nous préparions ensuite pour la Messe de Minuit: on s'habillait en dimanche, Noël est une fête. On ne soupait pas pour rester à jeûn. A cette époque, il fallait être à jeun pour communier. Le réveillon était un simple souper postposé suivi de la bûche...

La Messe de Minuit était une messe solennelle à Saint Donat. Nous montions les marches de la Knip'tchen pour prendre place dans l'Eglise. L'Eglise était comble. L'éclairage était réduit, c'était liturgique: avant Noël c'étaient les ténèbres.

A Minuit, toutes les lampes s'allumaient, et plusieurs choses se produisaient simultanément. Venant de la Sacristie entrait le curé Schmitz entouré de se deux vicaires, l'abbé Hames et l'abbé Müller; derrière suivaient les enfants de choeurs. Au même moment, Raymond Reuter et la chorale entonnaient le Minuit Chrétien. Le curé et ses deux vicaires allaient ensuite déposer une statuette de l'Enfant Jésus dans la crèche vide. Venait alors la messe, une messe solennelle en musique, avec sermon...

Certain diront que c'était pompier (surtout le "Minuit Chrétien"), mais j'aimais. Nous ne chantions pas à l'église et nous ne prenions pas la parole. Je me demande si les communautés d'alors ne valaient pas celles de maintenant. Une bonne chorale vaut toujours mieux qu'une foule qui chante faux, la ferveur n'excuse pas les fausses notes. La chorale était d'ailleurs constituée de paroissiens. Nous n'étions pas impatients de quitter l'église: il n'y avait pas de cadeaux... J'avais l'impression d'être membre d'une communauté, d'une communauté en fête !

Maintenant, la fête n'est plus à l'église... Et la communauté ...?

Mon père participait aux activités de la chorale, non parce qu'il avait une belle voix, il chantait faux, mais parce que la chorale était une sorte de groupement spirituel, comme les scouts, les louveteaux, les enfants de choeurs , la JOC, les Croisés... La communauté paroissiale se manifestait de différentes façons. Il y avait des groupes de paroissiens qui préparaient la fête: la chorale et les enfants de choeur n'étaient que deux de ces groupes.

Les membres de la chorale de Saint Donat faisaient partie de la communauté arlonaise, on pouvait faire partie de la chorale sans chanter. Parmi ceux que je connaissais à la chorale il y avait Raymond Reuter et Joseph Labranche (ils chantaient juste, eux). On les voyait souvent en ville et ils m'impressionnaient tous les deux (nous disions "le" Reuter et "le" Labranche). En arlonais, les noms de famile et les prénoms prenaient toujours l'article.

"Le" Raymond Reuter était un ami de mes parents et quand nous nous promenions, nous le rencontrions souvent, lui et sa femme. Arlon est une petite ville et la promenade une activité importante. J'ai toujours pensé que les Reuters étaient "soudés". Ils se tenaient par le bras, blottis l'un contre l'autre, Lui, plus grand inclinait là tête vers son épouse. Ils marchaient comme s'ils ne faisait qu'un. "Le" Reuter était un fonctionnaire au gouvernement. Il avait "fait l'Athénée". A cette époque, les arlonais avaient une grand admiration pour ceux qui avaient "fait" l'athénée et "travaillaient au gouvernement". "Le" Raymond Reuter avait des activités culturelles, notamment théâtrales. Il fut aussi longtemps prisonnier en Allemagne. Il n'y avait aucun lien de famille entre lui et le Reuter dont je vous ai déjà parlé. Reuter à Arlon, c'était comme Dupond ailleurs.

"Le" Joseph Labranche était cordonnier dans l'Avenue Godfroid Kurth. Tous les Arlonais devaient passer chez lui, on marchait beaucoup et on usait ses souliers au cours des longues promenades. Non seulement il réparait les chaussures, mais en vrai choumaque, Il les fabriquait aussi. Sa cordonnerie était un lieu de rencontre pour les arlonais. Attention, Labranche est nom luxembourgeois qui fait wallon ! Il y a beaucoup de Labranches au Grand Duché. Notre Joseph Labranche parlait aussi bien l'allemand que l'arlonais.

Après la messe, il y avait le souper et la la bûche. Les cadeaux c'était à la Saint Nicolas. Nous nous couchions tôt, le lendemain nous allions à la grand messe à 10:00 heures.

b) Une crèche au Botermahrt

Arlon était une ville commerçante. Noël devait donc devenir l'occasion de retenir les gens dans le Haut de la Ville après la messe ou de les y amener les jours suivants. L'association des commerçants n'était pas catholique. Mais elle avait construit sa propre crèche: elle avait rassemblé de grandes statues de plâtre représentant Joseph, Marie, l'Enfant Jésus, L'âne, le boeuf et j'en passe... Il n'y avait aucune publicité. Faire de la publicité aurait semblé indécent à cette époque. Le commerce était encore considéré comme un échange, pas une façon de s'enrichir aux dépens des autres. Vendre c'était dire à l'autre"viens voir ce que je fais ...". Il y avait des commerçants riches, mais il y avait beaucoup de commerçants pauvres. J'avais l'impression que mon père attachait plus d'importance à ses clients qu'à l'argent qu'il en recevait. Simonis voulait que son pain soit bon ... et il était bon! Avant de devenir commerçant, ils jouaient tous ensemble dans la rue, allaient à l'école en copain. Quand ils sont devenu grands, ils ont joué autrement, mais sont restés copains.

Donc faire une crêche, c'était "faire une crêche" et pas faire des affaires. Ils faisaient la créche ensemble ... La crèche se trouvait devant la Croix de la Grand Place (au Botermahrt). Il y avait de la paille et des lampes, mais il y manquait une chose, la bénédiction du curé... La crèche devait être authentifiée. Comment aborder le curé quand on ne va pas à la messe. Après force verres de quetsche, l'un des commerçants déclara qu'il fallait consulter l'Ugeaine (mon père).

Non seulement l'Ugeaine était commerçant, mais il allait à la messe et était même trésorier de la fabrique d'Eglise: Il devait donc être à tu et à toi avec le curé. Une délégation des commerçants vint "au magasin" demander à mon père de contacter le curé Schmitz pour lui demander de venir avec ses vicaires et enfants de choeurs pour bénir la crèche et, en quelque sorte la valider (Ça faisait un peu Don Camillo).

"Après, il viendra avec nous au café et on lui offrira une goutte (drepp). Le curé Schmitz ne va pas voir les matches de l'équipe des jésuites. Il va avec ses vicaires à la "jeunesse arlonaise" (une équipe "neutre" dont le terrain se trouvait près du Beau Site), il n'a donc pas de préjugés religieux. Nous aussi on aime le foot et on pourra causer de choses sérieuses, objectivement."

Mon Père savait que le curé de Saint Donat emmenait chaque dimanche ses vicaires voir jouer les "non chrétiens" au foot. Mais Firmin Schmitz lui avait expliqué que quand il allait voir du foot, c'était pour voir du foot et du bon foot: il ne faut pas mélanger foot et religion. Quand il était parmi les spectateurs, le curé Schmitz criait d'ailleurs plus fort encore que dans ses sermons. Firmin Schmitz était la version locale de Don Camillo !

De là à l'amener dans un café, il y avait de la marge... Les cafés sont des lieux de péchés, même mon père n'allait pas non plus au café (à Arlon, du moins !). Le café c'était bon pour les libéraux, pour les bouffeurs de curés ...

Finalement mon père est allé chez le curé. Le curé est venu en cérémonie bénir la crèche. L'association des commerçants à versé de l'argent pour les oeuvres paroissiales ...

Maintenant, on a inventé le "Père Noël"... et l'Hydrion ! Pas besoin de curé pour bénir le père Noël.