Les Klippes (crécelles)

C'était en 1944, pendant les vacances de Pâques, le Vendredi Saint au matin. J'allais avoir sept ans. Je devais avoir fait ma communion privée et je pouvais donc devenir enfant de choeur à Saint Donat. Je le devins.

Ma mère venait de cuire les oeufs durs que nous recevrions le dimanche de Pâques. Elle avait acheté des sachets de colorants chez Barnich, le pharmaciens du Marché aux légumes. Il y avait des sachets pour le jaune, le rouge, le vert, le violet et le bleu, c'était du colorant en poudre. Sur les sachets de colorant, on voyait un lapin qui teignait des oeufs. Nous étions huit, frères et soeurs, cousins et cousines. Nous devrions recevoir chacun 5 oeufs, un de chaque couleurs et ma mère avait donc préparés 44 oeufs dur. Elle n'était pas nulle en arithmétique, mais elles savait qu'il y aurait de la casse. Elle prévoyait une casse de 10 %, soit 4 oeufs sur 40.

Pour teindre les oeufs, elle devait pour chaque couleur procéder comme suit? Faire bouillir de l'eau, y ajouter le contenu d'un sachet et mélanger. Ensuite elle plaçait les oeufs dans la casserole et continuait l'ébullition. Elle sortait les oeufs en se colorant les doigts. La teinture séchait sur les oeufs puisqu'ils étaient encore chauds: la chaleur des oeufs évaporait l'eau qui dissolvait le colorant. Je pense que les colorants étaient tous de célèbres cancérigènes, mais à la guerre comme à la guerre aurait-on pu dire à juste titre à cette époque. Les colorants traversaient la coquille et diffusaient dans ce qui aurait dû rester le blanc. A l'époque je trouvais que cela donnait du goût. Vous savez, les nics nacs au sucre bien colorés étaient plus appétissant que les "machins" décolorés qu'on vous vend maintenant sous prétexte d'écologie. Rien n'est meilleur qu'une grenadine bien rouge, vous savez, ces grenadines bon marché !

Cette année-là, ma mère avait du raphia. Avoir du raphia à cette époque relevait du tour de force: mais quand une mère veut ... Elle utilisa le liquide colorant des oeufs pour teindre aussi le raphia. Elle fit sécher le raphia sur des fils dans la cour, ces fils qui servent habituellement à sécher le linge. Une fois le raphia sec, elle le tissa et obtint de merveilleux petits paniers de couleur pour y placer les oeufs. Des paniers avec une belle "anse".

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Figure 001: Le doyen Joseph Origer.
Le doyen Joseph Origer et un vicaire, l'abbé René Feck furent arrêtés avec d'autres héros le 25 août 1944. Paul Gathy est le pâtissier dont on parlera plus loin. Henri Bosseler était le père de copains de classe. Fritz Barnich était notre pharmacien.


J'étais donc enfant de choeur. Le doyen Joseph Origer (mort en Allemagne quelques mois plus tard) nous avait convoqué à la sacristie parce que nous devions annoncer l'heure avec les "klippes". En France on dirait les crécelles, mais dans l'Arelerland on disaient des klippes. Vous savez certainement que le Jeudi Saint les cloches vont à Rome visiter le Musée du Vatican (le pape Benoit XVI n'était encore qu'un jeune soldat allemand).

Il fallait continuer à donner l'heure, surtout dans la Hetchegas. Les gens de la Hetchegas n'avaient pas de montres et dépendaient des cloches . Le carillons sonnait "Zu Arel op der Kniptchen... ". Jadis il y avait encore un vrai carillon avec des vraies cloches, maintenant, il y a une sorte de xylophone ébreché.

Du Jeudi Saint à Pâques, les klippes rappelaient aux arlonais qu'ils devaient regarder l'heure au clocher de l'église. Le klippes permettaient en outre de rabattre les fidèles vers l'église pour les offices religieux. Nous ne passions pas dans les quartiers de la grande bouffe du vendredi saint ...

Nous parcourions les rues de la paroisse en criant ensemble "et ass feuneuf auer" (il est cinq heures), puis nous agitions les klippes. Cela faisait un bruit d'Enfer: c'était génial ! Comme nous n'avions pas de montre non plus, les gens nous disaient parfois "nee Kanner ... et ass nitt méi feunnef auer, et ass elo scho sechs auer" (non les gosses ... il n'est plus cinq heures, il est déjà six heures). Nous continuions avec nos clippes mais en criant maintenant "et ass sechs auer" (il est six heures) ... et ainsi de suite. On se sentait important... "et as siwen auer" (il est sept heures). Le Samedi Saint, les gens nous donnaient des bonbons "Lutti" ou des sucettes (même ceux qui avaient des montres).

Je ne sais pas ce que sont devenues les "klippes". C'étaient des pièces très ingénieuses, réalisées par des menuisiers à la fois habiles et pieux. Elles sont peut-être encore au fond d'une armoire dans la sacristie de Saint Donat. Elles sont peut-être aussi couvertes de poussières dans un musée "de la Vie Wallonne". Il y avait plusieurs modèles de klippes. Il y en avait que l'on faisait tourner sur elle même, d'autres qui possédaient une manivelle. Il n'y en avait pas deux identiques. Nous nous disputions pour avoir la plus originale.

Le vendredi saint, il y avait le chemin de la croix. Il se déroulait dans les escaliers de Saint Donat. On montait de croix en croix jusqu'à l'église. Si vous passez par là, vous verrez que sur les croix de l'escalier le texte est écrit en allemand au dessus et en un français assez approximatif en dessous. Le texte n'est pas écrit en areler. Cela renforce mon idée que l'arlonais apprenait l'allemand en classe. Je pense que les offices religieux étaient en allemand "standard" comme d'ailleurs le Catéchisme. L'areler était un patois germanique local. On le parlait un peu comme nos voisins parlent wallon (je pense d'ailleurs qu'il en va du wallon comme de l'arlonais, le wallon est aussi un "sterbende Mundart").

Le jour de Pâques, nous donnions des oeufs à nos cousins et cousines et nous recevions les leurs. On commençait alors les combats d'oeufs. Chacun prenait l'un de ses oeufs et en le cognant tentait de fendre celui de son adversaire. Le gagnant recevait l'oeuf fendu. Le vainqueur était celui qui avait le plus d'oeuf: le lendemain le vainqueur était malade ! Le jour de Pâques nous mangions du Kranz (un cramique en forme de couronne) et de la tarte au sucre. A Pâques, il n'y avait pas encore assez de fruits à Arlon pour faire des tartes aux fruits, mais un bon cramique (Krans) c'est bien meilleur que les cougnoux wallons.

Les oeufs en chocolat que les riches achetaient chez Auspert ou chez Gathy étaient réservés à ceux qui parlaient le français et qui s'emmerdaient dans les quartiers résidentiels: c'était cher ces trucs ! (rappelons ici que Paul Gathy, le pâtissier fut aussi arrêté et mourrut aussi au camp de Neuengamme).

Arlon était une ville partagée en deux. Grosso modo, il y avait d'un côté les "francs maçons" (riches et wallons) de l'autre les catholiques (pauvres et germanophones). Le Vendredi Saint, les "francs maçons" se réunissaient et bouffaient force viandes. Comme je l'ai déjà écrit, l'un d'entre eux mourut après avoir avalé une prothèse dentaire au cours de l'une de ses agapes.

La femme de celui qui fut "si durement frappé par la main du Seigneur" avait acheté une robe chez "Bisenius" (depuis, c'est devenu le magasin Beaufays dans la rue des Faubourgs). Je pense que c'est encore un magasin "chic" et qui vend du matériel de bonne qualité.

Ce que vous achetiez chez Bisenius était à la fois très beau et très cher. J'ai un ami qui a acheté un manteau chez Bisenius dans les années cinquantes et il le met encore en 2010 (c'est un vieux !) ! C'était solide. Je me demande si ce n'était pas du "Bleyle". En allant à l'école chez les Frères, je lisais Bleyle sur une affiche dans la vitrine de chez Bisenius. J'ai du demander à ma mère ce que cela signifiait. Elle m'a dit que c'était bon et cher.

Toujours est-il que le lendemain, la femme du "mécréant" mit sa nouvelle robe, sa robe de chez Bisenius pour aller pavaner en ville en faisant ses courses dans la Grand Rue. Elle rencontra une "amie" dans l'épicerie Firmin Bernard. Son amie portait la même robe qu'elle !

Le lendemain elle demanda à sa femme à journée de revêtir la robe pour brosser (botsen) le trottoir; les arlonais n'avaient pas besoin de la télévision pour s'amuser. Nous avions nos comiques locaux, même leurs enterrements étaient rigolos.