La Guerre de 1940 (1)


a) La Grand messe, le dimanche matin.

Récemment j'ai vu une photo montrant un gosse entourés de militaires habillés en vert. Je ne sais plus si la scène se passait à Gaza, en Iraq ou en Afghanistan, Toujours est-il que cette image a réveillé chez moi des souvenirs ... La Belgique fut aussi occupée ! Comme dans tous les pays agressés, il y avait chez nous aussi des femmes et des gosses. J'étais un gosse.


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Figure 001: Les soldats font peur aux gosses
Ils font pleurer les gosses ...


Le dimanche, nous allions en famille à la grand messe. Toutes les familles descendaient ensuite le grand escalier de Saint Donat (appelé pompeusement la Montée Royale). Nous retournions chez nous par la Grand Rue, en marchant, en silence, au milieu de la rue.

Pourquoi faisions nous un détour par la Grand Rue et marchions nous au milieu de la rue ? Nous habitions rue des Capucins. Il suffisait de tourner directement à droite aux pieds de l'escalier. De plus, dans la grand Rue les trottoirs étaient larges, nous ne devions pas marcher au milieu de la rue: par ces deux actions nous voulions montrer aux boches que nous étions chez nous, que la ville était à nous.

Les soldats allemands qui n'allaient pas à la messe traînaient le dimanche matin dans la Grand Rue, assis sur les bords des vitrines. Ceux qui allaient à la messe se joignaient à nous. Ils parlaient la même langue que nous, mais nous les ignorions. Nos parents nous disaient de faire comme avec les chiens, de ne pas nous en approcher pour ne pas nous faire mordre ni attraper leurs puces. Nous avions peur de l'occupant, mais nous avions notre fierté ! L'un de ces boches n'est-il pas devenu pape !

Ce dimanche-là, il y avait trois boches assis sur le bord de la vitrine de la pharmacie Karlshausen (devenue Lafleur, Groußgas). L'un des boches se leva et donna une grappe du raisin à ma petite soeur Annie. Mon père arracha la grappe, la jeta sur le sol et la piétina dans le silence général des belges qui revenaient comme nous de la Grand Messe, un silence admirateur ! Le patriotisme c'est beau, mais le raisin c'était bon et rare !


b) les collabos et les résistants.

Il y avait des collaborateurs, notamment l'épicier Ambroes. Son épicerie, située au Marché au légumes, près de l'ING et l'Hôtel du Nord, était toujours pleine de soldats allemands. La porte était largement ouverte et je me souviens y avoir vu un boche assis sur un sac de haricots blancs secs (c'est mon seul souvenir).

Ma mère nous interdisait d'acheter quoique ce soit chez Ambroes. Nous ne pouvions même pas passer devant son magasin: il fallait faire un détour. Un jour disait mon père "on jettera une bombe dans la boutique de ce saligaud et si tu es à coté, tu seras blessé, ne va jamais par là". Curieux, mes soeurs et moi sommes quand même allés voir à quoi ressemblait "la bête": c'était un petit gros avec un cache poussière jaunâtre (c'est avec ce genre de description "très précise" qu'on réussit l'examen d'admission à la PJ).

Une nuit, un commando communiste aurait jeté une bombe dans la vitrine Ambroes, mais sans toucher la "bête" (certains disent que les boches ont simulé cette attaque pour pouvoir: arrêter des otages, assassiner des gens en rue et tenir ainsi la population en main par la terreur, c'est possible). En tous les cas, là où les boches ont gagné, c'est en montant des bourgeois froussards du bas de la ville contre des prolos du haut de la ville: divisons pour mieux régner.

Certains arlonais avaient une politique simple, "tu fous la paix aux boches et ils ne t'emmerderont pas". Leur foutre la paix voulait dire: tu les laisses embarquer les communistes et les juifs (Les boches pourraient d'ailleurs embarquer certains de tes concurrents et ce sera tout profit pour toi). C'était une sorte de collaboration passive, du genre de celle qui a mis Hitler au pouvoir. Hitler n'a pas été mis au pouvoir par quelques gangsters maléfiques, mais par "une majorité silencieuse et bien pensante".

Je me demande si ce n'est pas parmi ces lâches que se sont recrutés les résistants "de la dernière heure". Nous appelions ainsi ceux qui à la libération sont allés "de nuit" peindre des croix gammées sur les murs de leurs concurrents. Cela se faisait courageusement, la nuit !

Il y avait aussi des résistants, des vrais. On ne parlait pas de la résistance aux enfants: ils pourrait bavarder à l'école. A l'école il y avait des fils de collaborateurs. Ils auraient tout répété à leurs parents. Mais nos parents ne savaient pas ce qui se passait à l'école.

J'étais à l'école des Frères Maristes. Personne ne savait que les Frères étaient des résistants de choc. Le lundi matin, le cher frère Colomban était au fond de notre classe avec ses étudiants instituteurs pour le cours d'application. Je n'aurais jamais imaginé qu'il dirigeait en plus un réseau de résistance !

C'était une sorte de théologie de la libération ...

Les petits Frères nous décrivaient les résistants qui criaient "vive la Belgique" ou qui chantaient la Brabançonne sous les balles de l'ennemi. Le frère Charles nous apprenait des chants militaires anglais, il ne savait pas qu'Arlon serait libéré par les américains. Je suis un jour rentré à la maison en chantant " It's a long way to Tipperary ..."

Dans l'armoire à linge de la salle de bain il y avait un grand drapeau belge à frange. Il était repassé et qui attendait la libération.

Nos parents parlaient en patois. Nous avions vite remarqué que les choses importantes se disaient en patois, les choses anodines en français. Rien de tel pour donner aux enfants le goût des langues.

Les parents tentaient de nous cacher la réalité de la guerre ...


c) Une descente de boches.


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Figure 002: Descente de boche
la maison attaquée: comparer le tour des fenêtres avec celui de chez Everling.


Cette maison n'a pas changé depuis la guerre.

Un dimanche après-midi, je me promenais avec mes parents. Un groupe de soldats allemands est arrivé en courant. Avec la crosse de sa carabine l'un d'entre eux brisa la vitre droite de la fenêtre du rez de chaussée de cette maison et à ouvert la fenêtre.

Tous les boches se sont engouffrés dans la bicoque. Je les vois encore prenant appui sur la partie horizontale de la porte de la cave.

C'est alors que mon père reprit ses esprits et décida: "partons vite !" Nous nous sommes dirigés rapidement vers la Grand Rue.

Je ne saurais donc jamais ce qui s'est passé dans cette maison, mais j'étais à cet endroit quand cela s'est passé.