La Guerre de 1940 (3)


d) Et cela continue à Athus.

J'étais tellement affecté par tout ce que je venais de voir à Arlon que mes parents décidèrent de m'envoyer en vacance chez ma grand mère à Athus pour me changer les idées. Athus était un village ouvrier, il y avait une usine, mais il n'y avait pas de casernes pleines d'allemands comme à Arlon. Il y avait peut-être un boche à la gare, mais c'était "un bon boche" comme disaient les athusiens (c'était peut-être le futur pape Benoit XVI !).

Comme je l'ai déjà dit, il y avait à Athus une grande usine.

Dès le lendemain de mon arrivée, les résistants athusiens et luxembourgeois commencèrent à se manifester. Les résistants ouvriers d'Athus étaient plus énergiques que les bourgeois assoupis d'Arlon. Ils étaient aussi en majorité communistes. De plus ils étaient associés aux résistants luxembourgeois et français. La Gestapo est venue d'Arlon pour tenter de les mater.

Voilà que cela recommençait ! Et près de chez ma grand-mère.

Comme à Arlon, la gestapo commença par fusiller en rue. Ils ont fusillé Lutggen un des ingénieur de l'usine d'Athus. On a donné son nom à une rue.

Nous étions, mes cousins et moi, près de la barrière du jardin de ma grand-mère, regardant à la sauvette ce qui se passait en rue. Nous regardions vers le stade de foot. A droite il y avait les "billes" qui clôturaient la gare de triage. A gauche il y avait les maisons. La rue était en terre battue. Là-bas avançaient lentement trois boches habillés en bleu foncé ou en noir, un à droite, l'autre à gauche et le troisième au centre. En main, il portaient un fusil mitrailleur, le canon pointé vers le sol. J'avais peur, fort peur ... C'était réellement des sales bêtes !

Ce sont des "noirs" disait ma cousine Maggy, ce sont les pires.

Leurs comparses sortaient de l'école des Frères Maristes, les mains vides. Les Frères Maristes d'Athus étaient aussi des résistants, les jeunes étaient dans les bois avec mes oncles, seuls restaient de vieux Frères.

Tous les hommes étaient cachés dans les bois. Au village il ne restaient plus que les femmes et les enfants. Les armes chez nous étaient enterrées entre les rangées de poireaux d'hiver. On était en fin août et les gens ratissaient leurs poireaux avec soin. Ma grand mère me rappela, ma tante Adolphine rappela mes cousins et cousines. On nous mit "en haut" et dans chaque maison, les femmes reçurent les gestapistes. Ma Grand mère parlait un allemand impeccable. Elle fut froide et hautaine avec les boches, les laissa fouiller et partir avec la TSF.

Mon cousin Jean reçut une bonne fessée. Il avait en effet déterré un "parabellum" entre les poireaux alors que les boches n'étaient que trois maisons plus loin. Je me souviens du parabellum plein de graisse, pour qu'il ne rouille pas. Pour ceux qui ne le savent pas, le parabellum est un pistolet allemand très précis. S'il y avait un parabellum chez nous, c'est qu'un SS avait été balancé dans le haut fourneau de l'usine d'Athus. Les résistants d'Athus ne laissaient pas de trace ! Dans le quartier de la gare où je vivais, la résistance était organisée par les frères Maristes, notamment par le frère Adolphe (celui qui jouait du cor sur la côte d'Aubange). Tous mes oncles étaient dans la résistance.

Au total je pense que les boches ont tué autant à Athus qu'à Arlon. Ici aussi ils voulaient aussi faire peur. Il était vraiment temps que ces sales bêtes partent !


d) L'abri.

L'épicerie de ma Grand mère était en face de la gare d'Athus. La rue était un chemin en terre battue. On l'appelait pompeusement "rue de la station". La gare était séparée de la rue par un barrière faite de traverses de chemin de fer en bois qu'on appelait les "billes". Derrière les billes, la locomotive de manoeuvre une T53 triait les wagons pour former les trains. Elle prenait un wagon, le tirait au loin puis le lançait sur la voie qui correspondait au train auquel il allait appartenir. C'était peut-être plus complexe, mais l'idée y est.

Les wagons circulaient donc sans contrôle et sans bruit. C'était dangereux ! Il était dangereux d'aller jouer derrière les billes. Mes cousins et cousines jouaient souvent derrière les billes. Ma Grand Mère m'en empêchait et je devais rester dans son jardin. Mon cousin Jean Lichtenberger avait enlevé les pneus de son petit vélo pour rouler sur l'un des rail: il est devenu officier para ! très jeune il avait la vocation !

Mon grand oncle Emile était chef de la gare d'Athus. Il était le frère de ma Grand mère maternelle, on l'appelait l'oncle Henrard, l'oncle Emile ou l'oncle d'Arlon. Il habitait en effet à Arlon, dans les quartiers chics, au début de l'avenue de Mersch (devenue maintenant Avenue Godfroid Kurth). Il avait fait ses études secondaires à l'athénée d'Arlon et parlait le français et l'allemand. On l'appelait oncle et pas mony parce qu'il n'avait pas d'accent quand il parlait français (mony était un mot de patois, un diminutif germanisé de mononcle). Ma grand-mère n'avait pas d'accent non plus. L'oncle Emile avait un beau képi violet avec des insignes dorés. On voyait que c'était un homme important. La gare d'Athus était une très grande gare de triage.

L'oncle Emile vint ce jour-là chez ma grand mère pour lui annoncer l'arrivée imminente des alliés. A son avis, les alliés allaient bombarder Athus, surtout la gare de triage et l'usine métallurgique (l'usine Jaune Cockerill comme nous disions alors). D'après l'oncle Emile, les pilotes américains étaient des ivrognes et les avions risquaient de lancer plus de bombes autour que sur les cibles. Comme nous habitions en face de la gare, nous étions les victimes désignées de leurs erreurs.

Il proposa donc de construire un abri dans le jardin pour nous réfugier, nous et les voisins lors des attaques aériennes. Il nous fournirait d'énormes poutres en bois pour le couvrir. "Faites au moins deux entrées " conseilla-t-il, "comme cela s'ils en bombardent une vous pourrez sortir par l'autre".

Ma grand mère demanda au mony René et au mony Ernest de creuser l'abri. Nous les appelions monys, et pas mononcles, parce que, contrairement à l'oncle Emile, il parlaient le patois entre eux et parlaient le français avec l'accent du cru. L'oncle Emile et ma grand mère provenaient d'une famille wallonne de Ciney. Ils avaient appris l'allemand et le français à l'école primaire de Sélange, leur français était sans accent. Grammaticalement je devrais écrire "monni", mais dans ma famille on écrivait "mony".

Les deux monys ont creusé un abri qu'ils ont rendu très habitable. Ils ont placé les poutres de l'oncle Emile et ont couvert le tout de glaise (à Athus, la terre était de la terre glaise). Le mony Ernest me montra comment faire une lanterne avec une bougie et une bouteille de limonade (les bouteilles de bière étaient brunes). Il entourait le bas de la bouteille d'un fil imprégné de pétrole, mettait le feu au fil et le cul de la bouteille se détachait. Il plaçait ensuite la bougie dans la bouteille. Grâce à la bouteille, le vent ne pouvait souffler la bougie. En cas de bombardement ou si la centrale électrique de l'usine d'Athus tombait en panne, nous étions éclairés. C'est ainsi que pratiquait la résistance dans les bois, et c'est de là que "le" mony Ernest tenait la recette. Je pense que le mony Ernest était un espion américain. Il a vécu dix ans aux USA et est revenu bizarement en Belgique juste avant la guerre. D'ailleurs, il avait un drôle de poste de TSF ...

La sirène de l'usine annonçait les attaques aériennes. Nous appelions cette sirène "le gueulard". Dés que "le gueulard" hurlait, nous nous précipitions dans l'abri. Le "gueulard" a sonné une dernière fois en 1976 quand on fermé l'usine métallurgique ... J'étais ému ... ! L'usine et son gueulard faisaient partie de notre vie !

Pour éviter d'être surpris la nuit, nous dormions tous dans la salle à manger de la maison de "la" tante Adolphine. La fenêtre de cette salle à manger était près de l'entrée de l'abri. Dès que quelqu'un entendait le gueulard, nous sortions tous par la fenêtre pour nous réfugier dans l'abri. Le mony Ernest restait dans sa chambre et continuait à dormir. Il avait vécu dix ans à New York et disait que les pilotes américains ne buvaient pas.

Il avait tort. Un jour je me promenais avec lui à Arlon, Il venait de m'acheter mon premier album de Tintin en couleur, "L'Ile Noire". Nous avons assisté à un bombardement de plusieurs maisons dans la rue des Faubourgs à Arlon, par des pilotes américains sensés bombarder la gare de triage de Stockem... à cinq kilomètres. Il y eut des morts.

Ceux-là devaient être pleins !

Le mony Ernest termina la guerre comme officier dans les services de renseignements US army (le CIC). Il connaissait parfaitement l'anglais, l'allemand et le français. Il eut un Jeep, du chocolat et tout et tout.

Les américains n'ont jamais bombardé ni la gare de triage d'Athus ni l'usine Jaune Cockerill ... comme nous disions. Ils n'ont jamais bombardé Athus. Peut-être avaient-ils tellement bu qu'ils ont bombardé tous les villages voisins...



e) La libération.

Le 9 septembre 1944, vers 8:00 du matin, le "gueulard" avait tellement gueulé que nous avions passé presque toute la nuit dans l'abri. Tôt le matin Nous entendîmes un immense hurlement venant d'Aubange, le village voisin:

"Les américains sont là !"

"D'Amerikaner sinn do !"

Tous les gosses sont sortis de l'abri en courant vers le bas de la côte d'Aubange près du magasin Bauler. Là il y avait une Jeep, un char et trois ou quatre hommes souriants qui nous prirent dans les bras en nous disant des choses incompréhensibles, mais gentilles ... Ils nous ont donné du Chewing-gum et des bâtons de Butterfinger.

lls ne parlaient ni l'allemand, ni le patois, ni le français. Ma tante Adolphine et les voisines arrivèrent par la suite les bras chargé de fleurs coupées dans le jardin des Vanne Meucheuleunne (Van Mechelen).

Il y avait encore des boches dans le village, ils ont tiré sur Monsieur Bonardeau qui mettait un drapeau belge à sa fenêtre. Ces tirs ne nous ont pas fait peur. Ce jour-là nous avons mangé du chocolat pour la première fois. C'était du chocolat Hershey fondant, il était emballé dans des paquets bruns en carton, recouvert de "bougie". Le soir nous avons mangé du corned beef et des pilchards. Que c'était bon ! Nous avons bu du Lait concentré et du Nescafé.

Les pilchards étaient dans des boîtes de forme elliptique. Autour de la boîte, il y avait un ruban de papier blanc sur lequel étaient imprimés des chars, des destroyers et des Jeeps bleus.

Les américains se sont installés à Athus, et ont assaini l'endroit. Le génie américain a remis la gare de triage et l'usine en état. Les américains ont traversé la voie ferrée avec leur chars, ils ne jugeaient pas le pont assez résistant pour leur charroi.

Un soir, le mony René qui était garde champêtre à Athus a arrêté un officier américain. Celui-ci avait abattu un soldat noir américain qui dansait avec une belge blanche dans un café "am Dueref". Comme il n'y avait pas encore de justice dans notre pays, l'officier fut remis à la Police Militaire américaine. A-t-il été décoré ou punis. Aux USA, c'était la période où florissait le Klu Klux Klan. C'était bien longtemps avant l'assassinat du pasteur Martin Luther King. on a dû dire à la famille qu'il était mort héroïquement.

Un athusien me raconta que chez lui on organisa une fêtes pour les libérateurs. Les noirs restaient dans le jardin avec les gosses. Il leurs proposa de rentrer. Ils lui répondirent: "si on rentre les blancs sortent". Le racisme est un drôle de truc ... Les uns n'aiment pas les juifs, d'autres les noirs ...

Athus fut libéré avant Longwy. J'ai appris récemment pourquoi: les américains voulaient ramener le Prince Jean à Luxembourg et éviter le communisme à Esch sur Alzette.

La Libération c'était à nouveau l'école. Je revins donc à Arlon pour aller à l'école.

L'école, oui mais pas pour longtemps. Pendant les vacances de Noël 1944, on annonce le retour des allemands. Le Feld-Marechal Von Runstedt dirigeait ses troupes sur Bastogne. Arlon est à 40 km au sud de Bastogne.


f) L'offensive Von Runstedt.

Un jour de tempête de neige (à Arlon quand il y avait de la neige, c'était sérieux), mon père nous amena à la hauteur de la statue du "Cerf Bramant". Venant de la rue de Virton il y avait un flot continu de chars américains qui se dirigeaient "silencieusement", sous la neige, vers la nationale 4 et donc vers Bastogne. Ils passaient devant la gendarmerie, celle qui a été abattue depuis et remplacée par le nouveau Palais de Justice. De temps à autre, il y avait un char chasse neige qui dégageait la route. Il y avait beaucoup de neige et il faisait froid ! Très froid ! Le réchauffement planetaire n'existait pas encore.


001.jpg

Figure 001: La Nationale 4 vue de la Kniptchen
Un jour de soleil ... On voit le début de la vallée de l'Attert.


Mon père me dit que les chars n'étaient pas chauffés. C'est ce jour-là qu'il ma appris que le métal transmettait le froid ou le chaud et que les pauvres soldats devaient être gelés.

Arlon s'organisa tout doucement. la ville abrita le quartier général américain, un hôpital (le lycée royal pour filles, maintenant l'athénée), un mess des officiers (école des Chanoinesses, avenue Molitor). Les soldats logeaient dans les casernes abandonnées par les allemands ou dans des tentes dressées dans les cours de récréation des écoles.

Il y eut aussi "la répressions". On dessina des croix gammées sur les murs. On jeta par les fenêtres les meubles de la maison Ambroes. On fusilla des collaborateurs... Je n'ai appris cela que par la suite. Mes parents étaient contre ce genre de mainifestations. Dans ma famille, on n'aimait pas la répression: il ne faut pas faire comme les boches disait mon père. C'est à cette époque que j'ai appris la différence entre la Justice et la Vengeance.

Un jour j'ai eu peur. Mon père nous avait envoyé la petite bonne et moi à la gare d'Arlon. J'eus ce jour-là la frousse de ma vie. Dans l'avenue de la gare avançait en marchant au pas et en chantant "Hay hi hay ho" un immense régiment de boches. La bonne vit mon émoi et me dit "regarde autour". Autour, il y avait des soldats américains armés. Les boches étaient des prisonniers désarmés.

Ma mère me dit qu'ils avaient peut-être des petits enfants comme moi, des petits enfants qui ne verraient pas leur papa avant longtemps. Elle me rappela le temps où mon père était lui aussi prisonnier.

A Arlon, on édifia dans les écoles et les églises des catafalques pour représenter les cercueils de ceux qui ne reviendraient pas. C'est en ces occasions que le drapeau national et la brabançonne prirent un sens pour nous. Le drapeau et la brabançonne nous rappellent ceux que nous avons connus et qui sont morts, ceux que nous aimions et que ne reverrions plus jamais.