J'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli ?



"You cannot be a Christian without practicing the Beatitudes. You cannot be a Christian without doing what Jesus teaches us in Matthew 25, which is to feed the hungry, clothe the naked and welcome the stranger. "It is hypocrisy to call yourself a Christian and chase away a refugee or someone seeking help, someone who is hungry or thirsty, toss out someone who is in need of my help," he said. "If I say I am Christian, but do these things, I am a hypocrite." (Pope francis, October 31, 2016 America)

(Matthieu 25:32-46)

Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs;
et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.
Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde.
Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli;
j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi.
Les justes lui répondront: Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire?
Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu?
Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi?
Et le roi leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.
Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire;
j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.
Ils répondront aussi: Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t'avons-nous pas assisté?
Et il leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites.
Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle (Matthieu 23:32-46)



CE NE SONT PAS DES NUMÉROS, CE SONT DES HOMMES ET DES FEMMES



Article publié sur le site msf luxembourgeois et publié ici avec l'autorisation de Médecins sans frontières.
http://www.msf.lu/sur-le-terrain/msf-dans-le-monde/europe-moyen-orient/migrants/lindis-hurum.html

«Si vous me ramenez en Libye, je me jette à la mer.»

MSF-1 Tribune prononcée au Parlement européen le 15 septembre par Lindis Hurum, coordinatrice de projet MSF à bord du Bourbon Argos.

L’homme devant moi s’enroule de ses bras, comme pour se faire un câlin à lui-même, et parle d’une voix basse mais intense. Ses yeux expriment un mélange de colère et de peur. Il est vêtu de noir : un pantalon noir, un t-shirt noir. C’est tout. Ses vêtements sont mouillés par l’eau de la mer et par le mazout. Ses bras sont parsemés de marques de brûlures de cigarette. Je lui promets que nous voguons vers l’Italie. Je lui dis comment je m’appelle, je souris. J’explique ce qu’est MSF. Il ne me croit pas. J’imagine les horreurs qu’il a dû vivre en Libye avant de monter à bord du rafiot de caoutchouc que nous venons de sauver tandis qu’il coulait. Je ne peux que l’imaginer, mais j’ai vu ce regard et entendu ce récit tant de fois. «La Libye n’est pas un pays. C’est l’enfer. Ils vous traitent comme un animal. J’ai pris le risque de périr en mer car en Libye je serais mort de toute façon.»
Ce n’est qu’après quelques heures que j’obtiens sa confiance et qu’il me donne son nom : «Johnson, et je viens du Nigeria.»

De multiples raisons expliquent que les milliers de gens que nous sauvons échouent en Libye, mais tous fuient aujourd’hui pour une même raison : échapper à la violence, à la torture, à l’esclavage, au viol, à la prison. Et sauver leur vie. Oui, toutes les personnes que j’ai rencontrées, d’où qu’elles viennent, partagent ça : la peur et la fuite.

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1 Jean 20 (Louis Segond)
Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?

Être à bord du Bourbon Argos, le navire de sauvetage de MSF, est une expérience unique et qui vous change à jamais – différente de tout ce que j’ai pu vivre en 9 ans d’expérience humanitaire. La proximité avec les rescapés est bouleversante, une dimension souvent perdue de vue dans d’autres projets où nous sommes le nez dans nos ordinateurs, nos rapports et nos réunions.

À bord de l’Argos, sur notre petit bateau au milieu des eaux internationales, il est impossible de créer de la distance entre nous et les centaines de gens que nous sauvons. Pendant la traversée, nous sommes littéralement tous dans le même bateau, sans frontières.

Chaque membre de mon équipe a été très fortement marqué par cette expérience : le contraste entre l’intensité dramatique de l’opération de sauvetage et le soulagement ressenti quand ces gens désespérés sont enfin en sécurité à bord, vous va droit au cœur. Après un tel sauvetage, impossible de les voir ou de les désigner comme des numéros – ni comme des migrants ou des réfugiés. Ce sont tout simplement des gens, des hommes, des femmes, en chair et en os, des êtres humains en trois dimensions comme vous et moi. Il n’y a pas de « eux », il n’y a que « nous ». Sur le bateau, il y avait autant d’histoires que de passagers, et nous avons découvert chaque récit individuel petit à petit à mesure que nous progressions vers l’Italie : un voyage de 48 heures, un océan de temps pour apprendre à se connaître.

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Je dois dire aujourd’hui ces histoires car je pense qu’elles sont essentielles pour changer le cours de la crise. Aujourd’hui, je veux croire que vous mettre à la place de ces personnes sur le bateau vous permettra de vous investir réellement et de militer pour que les choses changent.

"Identifiez-vous à Rosalind" :

Rosalind porte une robe de coton à rayures bleues et blanches, qui ressemble beaucoup à celle que j’ai moi-même portée cet été. Une robe d’inspiration marine, parfaite pour une croisière. Mais celle de Rosalind est trempée, non pas d’eau de mer mais de gasoil et malgré son sourire elle me confesse que le carburant lui a brûlé la peau. Je lui demande d’où elle vient : «Côte d’Ivoire». Puis elle se fait timide et confesse à voix basse : «avant je travaillais avec vous. Avec MSF». Rosalind est aide-soignante, de ces personnels nationaux essentiels à tout projet MSF. Elle me dit qu’elle a travaillé sur le projet Bangolo jusqu’en 2006. Je réfléchis : moi aussi j’ai travaillé à Bangolo. Ma première mission pour MSF en 2006 était à Man, non loin de Bangolo. Et nous y sommes allés souvent, nous avons travaillé ensemble et échangé. Je n’ai jamais rencontré Rosalind, mais peu importe car maintenant c’est fait et c’est comme si je la connaissais depuis toujours. Nous avons instantanément commencé à parler des autres qui travaillaient à Bangolo, de la recette du foufou de banane, des 7 montagnes que toutes les deux nous avons escaladées, de la danse de la « Grippe aviaire » et de notre expérience commune pour MSF.

Rosalind et son grand et beau mari ont fui Abidjan pour rejoindre le Ghana en 2011 pendant la guerre. Ils ne parlent pas anglais et n’ont pas trouvé de travail. Ils ont continué vers la RDC. Son regard change quand elle me dit «ce n’était pas bien non plus. Nous avons dû partir. Puis il n’y avait plus que moi et mon mari.» Je ne demande pas de détails, la douleur est visible, sans doute à l’idée de cet enfant qu’elle a perdu. Ils sont restés plusieurs mois en Libye. C’est alors qu’elle fait ce petit bruit avec la langue qu’on fait souvent en Afrique de l’Ouest, secoue la tête et détourne le regard. Ce petit bruit de mépris qui dit tout. «C’est horrible en Libye. Vous n’avez même pas idée.» Elle a raison, je ne peux pas imaginer ce que c’est d’avoir une vie et un métier puis de passer 4 ans à traverser l’Afrique pour finalement être sauvé par l’Argos. Ne plus rien avoir sauf votre mari et une robe à rayures. Et trouver la force de continuer à sourire, en disant que les brûlures sur ses cuisses ne sont pas si graves même si elles le sont vraiment et que notre médecin a dit qu’elle allait devoir se rendre directement à l’hôpital. Au moins, je suis en vie, me dit-elle. Non, vraiment, je ne peux m’imaginer ce que c’est.

"Identifiez-vous à Sako" :

Il est aussi grand que moi, avec un visage rond et des cheveux coupés courts et des épis blonds. Ses dents sont blanches comme le sucre. Il porte un sweat à capuche bleu et ressemble à un sportif. «Je suis sportif», me dit-il. Il est venu en Libye en 2011 pour jouer au foot, il est apparemment très doué, et se fossettes se creusent comme autant de points d’exclamation pour le souligner. Je n’en doute pas. Il vient de Guinée, «celle avec Conakry». Je lui dis que j’en reviens, que j’ai travaillé sur Ebola. Il est très impressionné, lui-même est très heureux d’échapper à Ebola en n’étant pas en Guinée. Avant que j’aie le temps de répondre, il déclare ce que nous pensons tous les deux : «mais peut-être que finalement la Libye, ce n’est pas mieux qu’Ebola...»

Il a passé 5 ans en Libye et a vu le régime s’effondrer pour laisser la place à l’anarchie et la violence. C’est son oncle qui l’a amené là-bas, il est mort depuis. Son meilleur ami est mort l’année dernière. Après qu’un enfant soldat, environ du même âge que lui, l’a frappé à la tête avec une barre d’acier. Il n’est pas mort sur le coup, il a fallu du temps avant qu’il abandonne. Il n’y a pas d’hôpitaux.

«Un enfant soldat de mon âge». Soudain, je me rends compte à quel point il a l’air jeune : «17» affirme-t-il dans un sourire. Je réfléchis à nouveau : il avait 11 ans quand il est arrivé en Libye. Il est encore mineur, et il a vécu bien plus que ce que n’importe quel homme doit endurer dans toute une vie. Je lui explique qu’en Europe, on est encore un enfant jusqu’à ses 18 ans et que, s’il le souhaite, je veillerai à ce qu’il aille avec tous les autres mineurs à bord. Je n’en ai jamais vus autant qu’aujourd’hui, 74 enfants qui voyagent seuls. Il est d’accord. Soudain il a vraiment l’air d’un enfant.


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"Identifiez-vous à Diomande" :

«Vous avez une infection cutanée. Parfois votre peau vous démange, non ? Oui ? Alors ces gens vont prendre soin de vous et vous donner un traitement. Mais ils doivent brûler vos vêtements pour tuer l’infection.» Dans le port italien dans lequel nous débarquons, personne ne parle autre chose que l’italien. Alors je reste près de la zone de traitement de la gale pour donner les informations de base aux gens et leur expliquer pourquoi on les déshabille, on les asperge de produit et on brûle leurs vêtements. C’est la même chose à chaque fois : à la minute où ils descendent du bateau et posent le pied sur la terre ferme, ils deviennent un numéro et sont traités comme s’ils étaient dénués de sentiments et d’esprit, privés de leur dignité et de leur humanité. Accueillis par des gens qui portent des équipements de protection comme si tous ceux qui débarquent étaient atteints de maladies infectieuses.

Je demande à Diomandé, un jeune Ivoirien avec une petite moustache, s’il a des choses dans ses poches ? Comme ses vêtements vont être brûlés, il doit les retirer. Il bataille pour sortir quelque chose de la petite poche dans la grande poche de son jean – celle dont je n’avais jusque là jamais bien compris à quoi elle servait. Et je découvre son trésor : une photo en noir et blanc, un peu délavée mais encore en bon état. «Elle a pris l’eau sur le bateau, mais elle a séché au soleil. Ce sont mes parents.» Un homme et une femme plutôt grands, habillés dans leurs plus beaux habits du dimanche, avec un bébé dans les bras. «C’est vous ?», je demande en désignant le bébé. Il acquiesce dans un sourire, c’est la seule chose qu’il a dans les poches. Pas de sac. Aucun d’entre eux n’a de sac. Ni de chaussures. C’est tout ce qu’ils ont dans la vie.

J’aimerais maintenant vous citer l’ancien président international James Orbinski, car je crois que sa formule résume nos opérations et explique pourquoi nous ne portons pas d’équipement de protection. Non. Nous préférons accueillir ceux que nous sauvons avec une poignée de main et un sourire. Cette citation explique pourquoi nous pensons que c’est important d’accorder à chacun au moins 48 heures d’humanité, de soins médicaux et de sommeil sans crainte :

«L’action humanitaire dépasse l’efficacité médicale ou la compétence technique. Dans notre choix d’être aux côtés de ceux qui souffrent, la compassion ne mène pas simplement à l’empathie mais à la solidarité. Celle-ci implique un minimum de respect pour la vie humaine et exige de reconnaître la dignité et l’autonomie d’autrui, tout en affirmant le droit à faire des choix sur son propre destin. L’action humanitaire vise à créer l’espace pour se sentir pleinement humain.